Dimanche 2 septembre 2007
Nous sommes sur une falaise, les oiseaux de mer nous encerclent. La grève est déserte, loin en dessous de nous. Il fait beau et froid, c’est la Toussaint. Sur la lande presque jaune, passent des adolescents en rang par deux, ils regardent par terre, ils ont des nuques rasées. C’est un pénitencier qui passe, dit l’amie de Mathilde, qui nous a invités. Nous a-t-elle invités tous les deux, ou me suis-je imposé ? Il y a donc des pénitenciers d’enfants, est-ce qu’ils s’évadent ? Il me semble qu’on les pousse avec des bâtons. Il me semble qu’il y a un nuage de désespoir au-dessus d’eux. Il me semble que je les connais.
Les cormorans et les mouettes hurlent quand nous approchons. Ils sont des milliers, rassemblés pour des cérémonies secrètes, Mathilde et son amie ramassent des bruyères et escaladent les rochers qui descendent vers la crique, poussent des cris de bonheur à cause d’une algue. Je me sens si faible, je ne sais plus comment on admire un galet, un bout de verre poli par la mer, comment on fait pour espérer trouver une améthyste. Il y en avait, autrefois, ailleurs, sur les falaises du cap de Chemoulin, des améthystes pâles, et parfois des pointes, au violet intense, dont j’escomptai une fortune rapide. Il y avait la grotte verte, qui ne se découvrait que par la grande marée basse. Je crains le vent qui me taillade, et cette maison aux habitudes inconnues, où je me sens sous surveillance, j’ai peur qu’on ne s’aperçoive de mes comportements bizarres, qu’on ne me pose des questions, qu’on ne m’entende vomir.
Et puis il y a un autre jour. Toujours bleu et pourpre. Je suis sur la falaise, seul. Et le pénitencier passe comme tous les jours. La mère de notre amie s’assoit à côté de moi, sur un morceau de rocher.
Elle me demande si ça me va, des côtelettes pour dîner. Je dis que je n’aime pas ça, la viande. Je pense aux animaux quand j’en mange. Ici, on ne peut pas les louper, les moutons prisonniers dans cette île, qui mangent l’herbe, et seront mangés. Je trouve cette phrase très belle, la marque dans mon petit carnet noir, le témoignage sobre de mon sens du tragique, de mon extrême sensibilité. Elle dit juste qu’il y a aussi des tomates.
Le froid spécial des tomates.
Elle dit que quand elle était plus jeune, elle était anorexique et qu’elle a guéri.
Je ne pose pas de questions. Je ne connais pas ce mot, mais je le suis reconnaissant de l’avoir prononcé. Encore aujourd’hui, j’éprouve pour cette scène de la falaise une reconnaissance spéciale. C’est l’un des moments les plus précieux de ma vie.
Quand nous rentrons, la maison est sombre, la nuit est presque tombée. Je crois que je l’aide à préparer les côtelettes. Ça ne lui fat rien su je n’en prends pas.
Ensuite, quelques jours plus tard, nous rentrons à Paris. C’est comme une petite parenthèse que j’oublie. Je replonge, brutalement dans le sillon des mauvaises habitudes qui se creuse chaque jour davantage.
Je l’oublie complètement. Je ne l’oublie pas du tout, presque dix ans plus tard, je me souviendrai de cette phrase : « J’ai guéri. » J’en ferai ma bouée de sauvetage.




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